La signature, ce 4 décembre à l’Hôtel Hilton de Yaoundé, d’un Master Service Agreement (MSA) triennal entre la Cameroon Telecommunications (Camtel) et l’opérateur public éthiopien Ethio Telecom, sous l’égide du Premier Ministre, transcende la simple formalité commerciale. Cet accord s’affirme comme un geste de géopolitique des télécommunications en Afrique, une posture où des champions publics revendiquent leur capacité à forger l’avenir digital du continent, face à la double pression des multinationales installées et de l’agilité disruptive des fintechs privées. L’enjeu pour le Cameroun, bien au-delà de l’acquisition d’une expertise technique, est de valider la thèse d’une souveraineté numérique effective par la coopération Sud-Sud.
La séquence protocolaire complète de la visite de la délégation d’Ethio Telecom, menée par son Directeur Général, Mme Frehiwot Tamiru (échanges au siège de Camtel, audience primatoriale, visite des infrastructures stratégiques), souligne la haute portée politique de l’entente.
Le MSA s’articule autour de quatre piliers structurants.
*Lancement du service de paiement mobile Blue Money (prévu 2026).
*Établissement d’un Cloud Gouvernemental souverain.
*Modernisation des réseaux 4G/5G.
*Refonte organisationnelle axée sur la culture client.
*Le Paradoxe du Mobile Money : Un Marché à Conquérir ou à Reconquérir ?
L’introduction de Blue Money est stratégique mais tardive. Le Cameroun est, selon la BEAC, l’épicentre du Mobile Money en zone Cemac, mais cet écosystème est aujourd’hui verrouillé par MTN Mobile Money et Orange Money, avec la menace d’une nouvelle concurrence incarnée par la fintech américaine Wave.
L’expertise éthiopienne, illustrée par la success story de Telebirr (50 millions d’utilisateurs), est un atout en termes de retour d’expérience. Cependant, la transposition du modèle pose problème. Le marché éthiopien, longtemps fermé et hyper-centralisé, contraste avec l’environnement concurrentiel et régulé camerounais. Le défi pour Camtel n’est pas tant la technologie que la proposition de valeur différentielle capable de déloger des habitudes d’usage solidement ancrées. L’absence, à ce stade, de détails tarifaires ou de fonctionnalités disruptives confère à l’annonce une tonalité plus narrative que véritablement disruptive.
La Transposition des Modèles : Les Limites du « Clé en Main »
Ethio Telecom est un modèle de performance et d’extension de la fibre. Mais la tentation de se satisfaire de l’« effet vitrine » éthiopien sans intégrer les contraintes structurelles camerounaises pourrait être un écueil majeur. L’analyse critique pointe la nécessité de s’attaquer aux freins endogènes : la lenteur bureaucratique, la fragmentation des centres de décision, et surtout, la culture de la responsabilité managériale au sein de l’opérateur historique.
Les Piliers Techniques à l’Épreuve du Terrain.
Le Cloud Souverain : Si la mutualisation et la souveraineté sont des mots d’ordre louables, le projet devra surmonter l’inertie des silos administratifs. La réussite dépendra d’une gouvernance claire, de la sécurité des données et de l’interopérabilité entre les systèmes publics, qui a souvent fait défaut par le passé. La Modernisation des Réseaux: Camtel dispose d’un réseau fibre de 12 000 km, un atout incontestable. Néanmoins, l’expérience utilisateur reste le juge ultime. La perception de l’usager dépend de la qualité de service constante la connexion qui ne s’interrompt pas, la réactivité du service client et non de la simple longueur de l’infrastructure.
Le point le plus vulnérable de ce MSA réside dans le volet de la transformation interne de Camtel. L’assistance promise doit impérativement se traduire par une culture du résultat, de l’autonomie managériale et une orientation client radicale. Sans ces réformes structurelles, l’expertise éthiopienne restera une couche applicative sans pénétration réelle sur la performance opérationnelle.
L’Enjeu latent: Souveraineté Monétaire et Défis Réglementaires.
Le concept de Monnaie Numérique de Banque Centrale (MNBC ou « Blue Money ») ne tient pas d’abord à la prouesse technologique, mais à sa capacité à surmonter les défis non techniques que sont la réglementation et la gouvernance. Ces facteurs représentent le principal risque structurel car ils conditionnent son acceptation, son rôle dans l’économie et sa crédibilité.
La MNBC doit naviguer entre des impératifs contradictoires : garantir l’anonymat pour le public tout en assurant une traçabilité rigoureuse pour la LAB/CFT (Lutte anti-blanchiment et contre le financement du terrorisme), et trouver un équilibre concurrentiel avec les SFN privés. Des choix de gouvernance cruciaux détermineront si la MNBC peut réaffirmer la souveraineté monétaire et promouvoir l’inclusion, sans pour autant provoquer une désintermédiation bancaire massive (risque de digital bank run). L’échec à établir un cadre clair et confiant sur ces plans non techniques menace de rendre la MNBC inefficace ou déstabilisatrice.
De la Déclaration Politique à l’Impératif Opérationnel.
L’accord Camtel-Ethio Telecom est un jalon symbolique fort dans la promotion d’une expertise numérique africaine. Il est la manifestation d’une ambition étatique de contrôler les leviers de sa transformation digitale. Cependant, l’histoire récente des grands projets publics africains rappelle que l’intention ne fait pas l’exécution. La crédibilité de ce partenariat historique ne tiendra que par sa traduction en feuille de route opérationnelle, déclinée en objectifs datés, chiffrés et publics.
Le jugement final ne sera pas rendu à l’Hôtel Hilton, mais sur la qualité de l’accès 4G de l’abonné, la fluidité d’une transaction Blue Money pour le commerçant, et l’efficacité du Data Center pour les services administratifs. Si ce MSA échoue à améliorer cette matrice d’usage, il sera, selon une formule bien connue, réduit au statut de simple vitrine politique du renouveau digital.
GAËL TSALA NKOLO
