Chronique sociale sur les impacts collatéraux des grands chantiers d’infrastructure dans la ville de Yagoua.
Yagoua, mai 2025 — L’ouverture tant attendue du pont sur le Logone, reliant Yagoua (Cameroun) à Bongor (Tchad), a marqué un tournant majeur dans la dynamique régionale. L’ouvrage, construit par l’entreprise française Razel, a permis de désenclaver la zone, de fluidifier les échanges et d’accélérer l’intégration transfrontalière. Mais ce progrès apparent a laissé dans son sillage une réalité sociale plus amère, que beaucoup préfèrent taire : les « bébés Razel ».
Ces enfants nés de relations souvent éphémères entre des employés de l’entreprise et des jeunes filles de la ville sont aujourd’hui une réalité tangible. On les retrouve dans plusieurs quartiers de Yagoua, élevés tant bien que mal par des mères souvent jeunes, abandonnées, livrées à elles-mêmes et à la stigmatisation. Ces enfants, privés de filiation claire et de soutien paternel, deviennent le symbole silencieux d’une forme de précarité affective et sociale que les grands chantiers laissent derrière eux.
Les employées de Razel, venus de divers horizons certains Français, d’autres sous-traitants camerounais ou étrangers ont cohabité pendant des mois, voire des années, avec la population locale. Une cohabitation marquée, pour certains, par des relations intimes avec les filles de la ville. Si certaines ont cru à des promesses de mariage ou de soutien, la plupart se sont retrouvées seules, une fois le chantier terminé et les camions de l’entreprise repartis vers d’autres horizons.
La peur d’un scénario qui se répète
Aujourd’hui, alors que l’entreprise chinoise en charge de la réhabilitation des périmètres rizicoles de la SEMRY s’installe progressivement à Yagoua, une inquiétude légitime monte dans la population : va-t-on vers l’avènement des « bébés chinois » ? Les signes avant-coureurs sont déjà visibles. Les premiers ouvriers chinois sont présents sur le terrain, et leur installation s’accompagne d’une curiosité voire d’une fascination de la part de certaines jeunes filles locales.
La jeunesse féminine de Yagoua semble particulièrement vulnérable à l’arrivée de ces étrangers. Entre attirance pour l’exotisme, espoir de changer de statut social et désir d’un quotidien meilleur, certaines filles cèdent facilement, parfois au prix de leur santé et de leur avenir. « Elles ont les cuisses légères dès qu’elles voient un étranger avec un casque et une voiture climatisée », confie une habitante du quartier Hleke désabusée.
Les maladies sexuellement transmissibles en embuscade
Au-delà des enfants issus de ces relations, la situation soulève une autre préoccupation majeure : la recrudescence des maladies sexuellement transmissibles (MST). Le district de santé de Yagoua enregistre depuis quelques mois une hausse discrète mais réelle des cas d’infections sexuellement transmissibles, notamment chez les adolescentes. Les services de santé communautaire alertent sur un phénomène inquiétant, mais encore largement tabou : les jeunes filles, souvent mal informées ou sous pression sociale, s’exposent à des rapports non protégés avec des partenaires de passage, sans suivi ni prévention.
Le risque est d’autant plus grand que certaines de ces relations s’effectuent dans une logique de transaction : une robe, un téléphone, ou quelques billets suffisent parfois à sceller une nuit avec un ouvrier bien payé. Cette forme déguisée de prostitution juvénile, couverte par le silence des familles ou minimisée par les autorités, fragilise davantage une jeunesse déjà exposée à l’oisiveté et au manque d’opportunités.
Un appel à la responsabilité collective
Sans verser dans un discours moralisateur ou réactionnaire, il convient d’ouvrir les yeux sur une réalité sociale préoccupante. Il ne s’agit pas de pointer du doigt uniquement les entreprises étrangères ou les jeunes filles. La responsabilité est collective. Elle interpelle les familles, les leaders communautaires, les autorités locales, les ONG, les services de santé et les éducateurs.
D’abord, il faut renforcer l’éducation sexuelle et la sensibilisation dans les quartiers et établissements scolaires. Les jeunes doivent comprendre les enjeux liés aux relations sexuelles précoces, aux MST, aux grossesses non désirées et à l’abandon parental. Ensuite, il est impératif d’encadrer les entreprises étrangères présentes sur le territoire. Un code de conduite, une charte de respect mutuel ou un dispositif de responsabilité sociale pourrait être exigé à tout entrepreneur opérant dans le mayo-danay.
Enfin, un mot pour nos filles : il est temps de faire preuve de maturité. La beauté, la jeunesse et la séduction sont des atouts, mais elles ne doivent pas être troquées à si bas prix. Un avenir bâti sur la dépendance et l’illusion mène rarement à la stabilité. À l’heure où Yagoua se modernise, sa jeunesse féminine doit être l’actrice principale de ce progrès, non sa victime collatérale.
Bâtir sans briser
La ville de Yagoua ne doit pas être un terrain de conquête éphémère pour des multinationales sans mémoire. Il est temps d’imposer une autre lecture du développement : un développement humain, respectueux, ancré dans les réalités sociales et culturelles locales. Construire un pont ne doit pas rimer avec détruire des vies. Et les filles de Yagoua méritent mieux que des adieux sans lendemain.
Jean FIVA ABALAYE
