L’enceinte de l’Alliance Française de Garoua a prêté ses murs, ce mercredi, à une joute intellectuelle d’une rare densité. Sous le label du « Café Juridique », le gratin de la Faculté des Sciences Juridiques et Politiques (FSJP) de l’Université de Garoua s’est réuni pour passer au scalpel les 80 ans de l’Organisation des Nations Unies (ONU). Entre le constat d’une « agonie » institutionnelle et la célébration d’un héritage normatif sans précédent, le débat, modéré par le Doyen de la FSJP, le Pr Abdoul Nasser, a tracé les contours d’un multilatéralisme en quête de second souffle.
Un bilan « pas sincèrement négatif »
D’emblée, le Pr Tchokonte Severin a tenu à nuancer les réquisitoires trop hâtifs. Pour ce Maître de Conférences, « il faudrait être de mauvaise foi pour dire que les Nations Unies n’ont rien fait ». De la sécurité internationale à la protection de l’environnement, en passant par la coopération économique, l’œuvre onusienne est colossale. Toutefois, l’universitaire n’a pas manqué de pointer ce qu’il qualifie de « défauts congénitaux ». Selon lui, le « ver était dans le fruit » dès 1945 : une concentration excessive de pouvoirs entre les mains des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité, transformant parfois l’organisation en une simple « chambre de résonance » des intérêts des grandes puissances. Le diagnostic est sans appel : pour éviter une « mort lente et certaine », l’heure n’est plus aux ajustements, mais à une réforme structurelle profonde.
La Charte: un texte progressiste trahi par son exécution ?
Abondant dans le sens d’une nécessaire mutation, le Pr Dika Elokan a porté un regard plus clinique sur le fonctionnement de l’institution. Pour lui, l’ONU est bien vivante, et ses missions originelles n’ont rien perdu de leur pertinence. Le problème ne résiderait pas dans la Charte elle-même qualifiée de « progressiste » mais dans l’asymétrie de sa mise en œuvre.
L’une des clés du futur résiderait dans le renforcement de l’Assemblée Générale. « Il faut que les résolutions de l’Assemblée Générale aient une force exécutoire », a-t-il martelé. Tant que le cœur battant de la démocratie internationale restera dépourvu de bras armé juridique, les décisions prises par la majorité des États resteront des vœux pieux, jamais implémentés.
L’ancrage normatif: le rempart des Droits de l’Homme.
Le Dr Adamu Yusufa, Senior Lecturer, a recentré le débat sur l’un des succès les plus tangibles de l’ère onusienne : l’édification d’une architecture juridique mondiale de protection de la dignité humaine. En énumérant les instruments internationaux (Convention relative aux droits de l’enfant, Déclaration Universelle de 1948, Pacte de 1966) et leurs déclinaisons régionales comme la Charte Africaine, il a rappelé que l’ONU a réussi à sacraliser l’interdiction de la torture.
Au niveau local, cet héritage se traduit par une imbrication forte : la Constitution camerounaise, dans son article 45, accorde une primauté aux traités internationaux sur les lois nationales. Le Code Pénal camerounais, en réprimant sévèrement la torture et les arrestations illégales, s’inscrit directement dans ce sillage onusien. Vers une « agonie » ou une renaissance ?
Le débat a laissé planer une interrogation métaphysique sur l’avenir de l’organisation. Si l’hypothèse d’une « agonie » liée aux luttes de puissance et aux contingences géopolitiques est sur toutes les lèvres, l’attachement du Cameroun et des universitaires présents aux principes de justice et de droit reste indéfectible.
Ce Café Juridique n’a pas seulement été un exercice de rhétorique. Il a rappelé que si l’ONU a 80 ans, son avenir dépendra de sa capacité à transformer ses « réflexes de puissance » en « réflexes de justice ».
GAËL TSALA NKOLO
