Exporter son pétrole brut pour importer des produits finis : ce paradoxe coûte à l’Afrique subsaharienne plus de 30 milliards de dollars par an. Le Cameroun, avec le projet CSTAR, choisit une rupture stratégique. Mais la route vers la souveraineté industrielle est semée de défis structurels.
Depuis des décennies, le modèle énergétique camerounais repose sur une logique paradoxale : le pays extrait environ 60 000 barils de pétrole brut par jour, mais importe la quasi-totalité des produits pétroliers raffinés pour satisfaire une demande nationale estimée à 1,9 million de tonnes métriques par an. Ce déficit structurel s’est accentué depuis l’incendie de la raffinerie de la Société nationale de raffinage (Sonara), à Limbe, en mai 2019 — un sinistre qui a privé le pays de sa seule unité de transformation locale.
L’enjeu dépasse le seul Cameroun. À l’échelle de l’Afrique subsaharienne, près de 70 % des produits pétroliers consommés sont encore importés, malgré des ressources abondantes. La valeur ainsi captée à l’extérieur du continent est estimée à plus de 30 milliards de dollars par an. C’est précisément cette fuite de valeur que le projet CSTAR entend corriger.
Les modèles qui inspirent : Norvège, Émirats
Les concepteurs du projet CSTAR s’appuient sur des précédents internationaux convaincants. La Norvège a bâti, en quelques décennies, un fonds souverain dépassant aujourd’hui les 1 400 milliards de dollars, en refusant de se contenter d’exporter son brut. Elle a construit une chaîne de valeur intégrée, internalisé les compétences, et capitalisé sur chaque maillon de l’industrie pétrolière.
Les Émirats arabes unis ont suivi une trajectoire comparable. À Abou Dhabi, le développement du raffinage et de la pétrochimie s’est imposé comme un multiplicateur de puissance économique. Avec plus de 1,2 million de barils raffinés par jour et des investissements massifs dans les industries aval, le pays a transformé une ressource naturelle en système industriel cohérent. Le Cameroun ambitionne de s’inscrire dans cette logique, à une échelle proportionnelle à ses moyens et à ses réserves.
Une chaîne de valeur à construire
La stratégie nationale de développement SND30 fixe un cap clair : transformer localement les ressources naturelles, en bâtissant une chaîne de valeur intégrée allant du brut au raffinage, puis à la pétrochimie. Le projet CSTAR constitue la première étape concrète de cette ambition. Selon les projections des promoteurs du projet, la raffinerie de Kribi permettrait d’injecter 600 milliards de FCFA par an dans la balance des paiements camerounaise, tout en générant 141 milliards de FCFA de recettes liées aux exportations de carburants marins.
Au-delà de l’économie de devises, la maîtrise du raffinage ouvre la voie à la création d’emplois qualifiés — plus de 2 000 postes directs et 5 000 indirects sont annoncés — et au transfert de compétences technologiques, via des formations spécialisées pour les ingénieurs et techniciens camerounais.
