Jéhu Ndoumi est le fondateur et CEO de Yunus Group SA, société de négoce et definancement structuré des matières premières basée à Luxembourg (RCS B296179). Praticien du trade finance pétrolier en Afrique sub-saharienne, il enseigne à l’ISSEA de Yaoundé et intervient régulièrement sur les sujets d’industrialisation aval et de souveraineté énergétique panafricaine.

Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire cet ouvrage sur les marchés pétroliers et le trade finance ?
« Trois raisons convergentes, en réalité. La première est une constatation professionnelle. Quand on évolue dans le négoce pétrolier africain, on se rend vite compte qu’il existe une littérature anglo-saxonne abondante Yergin, Blas, Favennec dans une moindre mesurepour le francophone mais très peu de manuels qui partent du sous-sol pour arriver jusqu’à la lettre de crédit dans un même mouvement. Les ingénieurs lisent les manuels d’ingénieur, les financiers lisent les manuels de finance, et les deux mondes se parlent peu. J’ai voulu construire ce pont.
La deuxième raison est pédagogique. J’enseigne et j’encadre des étudiants à l’ISSEA de Yaoundé, et je vois la qualité intellectuelle et l’appétit de cette génération. Mais je vois aussi qu’elle manque d’outils en français pour comprendre la totalité de la chaîne. Les jeunes ingénieurs camerounais, sénégalais, ivoiriens, gabonais que j’ai croisés sont prêts à porter des projets de plusieurs milliards de dollars. Encore faut-il qu’ils disposent d’une grammaire commune avec leurs interlocuteurs bancaires, leurs partenaires industriels et leurs régulateurs.
La troisième raison est plus personnelle. À travers mon parcours chez Yunus Group, et à travers les dossiers concrets que nous avons portés notamment l’offre que nous avons construite pour la SONARA après le sinistre de 2019 j’ai accumulé une compréhension opérationnelle de l’imbrication entre la géologie, la raffinerie, le tanker, l’écran Platt’s et la garantie bancaire. Cette compréhension, je voulais la transmettre. »
Vous affirmez qu’on ne peut comprendre les marchés pétroliers qu’en lisant à la fois « le sous-sol, la pompe, le navire, l’écran du trader et la lettre de crédit du financier ». Que signifie concrètement cette vision intégrée ?

Prenons un exemple concret. Quand vous lisez sur un écran Bloomberg que le Brent aperdu deux dollars, qu’est-ce qui s’est réellement passé ? Si vous êtes uniquement en retard, vous verrez un mouvement de marché. Si vous êtes uniquement géologue, vous ne comprenez pas la dépréciation de votre actif. Mais en réalité, ce mouvement de deux dollars résulte d’une chaîne complète : peut-être une décision OPEP, une rupture de pipeline en Irak, une statistique d’inventaires américains, une décision de hedging d’un trader chinois, et la prise en compte par les algorithmes du flux d’informations sur les transits dans le détroit d’Ormuz. Cette chaîne traverse cinq mondes qui parlent rarement entre eux. La vision intégrée consiste à comprendre que chacun de ces mondes obéit à ses propres lois la géologie a ses temps longs, la pompe ses contraintes techniques, le navire ses lycans, l’écran sa volatilité instantanée, et la lettre de crédit ses délais de 60 ou 75 jours mais que ces lois interagissent en permanence. Un trader qui ne comprend pas pourquoi un brut Doba se vend avec décote par rapport à un Brent ne pourra pas valoriser correctement un préfinancement au Tchad. Un banquier qui ne comprend pas la différence entre une raffinerie hydroskimming et une cracking refinery accordera mal ses lettres de crédit à un importateur africain.Dans le livre, cette intégration n’est pas un slogan : c’est la structure même de l’ouvrage. Les sept parties sont conçues comme une descente progressive le long de la chaîne, du gisement géologique jusqu’au flux financier qui paie le baril. Chaque partie éclaire la suivante, et c’est seulement à la fin qu’on comprend pourquoi le métier mérite d’être appelé un métier intégré.
À qui s’adresse principalement ce livre : aux professionnels du pétrole, aux financiers, aux étudiants ou au grand public ?
« À tous les quatre, mais pour des raisons et avec des intensités différentes.Aux étudiants d’abord c’est mon premier public, et c’est pour eux que j’ai construit les trois grandes études de cas du livre : l’appel d’offres SONARA Q4 2025, le projet hydrocracker de Kribi de mes étudiants de l’ISSEA, et l’étude approfondie SONARA-Yunus. Ces cas leur donnent l’occasion d’éprouver concrètement les concepts, avec des chiffres réels et unegrammaire professionnelle. Aux jeunes professionnels ensuite. Quand vous démarrez dans une maison de trading, dans une banque de trade finance, ou dans le département commercial d’une compagnie pétrolière, on vous forme par compagnonnage. Vous apprenez votre métier par capillarité, mais vous découvrez tardivement les autres maillons de la chaîne. Le livre est un accélérateur pour eux. Aux professionnels confirmés, le livre offre une mise en perspective. Beaucoup de spécialistes sont d’excellents techniciens dans leur domaine ingénieurs amont, opérateurs aval, traders, banquiers mais ils ne disposent pas toujours d’une cartographie complète de la chaîne. Le livre leur sert d’atlas de référence. Quant au grand public, je suis lucide : ce livre ne lui est pas destiné en première intention. Il y a des passages techniques, des tableaux de CAPEX, des comptes d’exploitation, des modèles de marges. Mais le lecteur curieux qui veut comprendre pourquoi le prix à la pompe ne baissepas quand le baril baisse, ou pourquoi tel pays africain s’endette via des préfinancements pétroliers, y trouvera des clés de lecture. Le titre associe marchés pétroliers et trade finance.
Pourquoi est-il important de comprendre le lien entre ces deux univers ?
Parce que l’un sans l’autre est une illusion d’optique. Les marchés pétroliers semblentfonctionner par le seul jeu de l’offre, de la demande et des prix. C’est ce qu’on apprend en première année d’économie. Mais c’est faux. Aucun baril ne circule sans qu’une chaîne de financement ne se déploie en parallèle. Et inversement, aucun instrument de trade finance n’existe pour lui-même il existe pour faire circuler une cargaison physique. Le trade finance, c’est l’huile qui permet à la machine pétrolière de fonctionner. Quand vous achetez un Aframax de 80 000 tonnes de brut à 80 dollars le baril, c’est 47 millions de dollars qui changent de main. Aucune raffinerie, aucun trader, aucun importateur n’a 47 millions à sortir de sa trésorerie à chaque transaction. Il faut donc qu’une banque, un syndicat de banques ou un assureur-crédit prenne le relais. Sans cette mécanique de financement, les flux physiques s’arrêtent.Mais l’inverse est tout aussi vrai. Le trade finance pétrolier ne se comprend pas comme un produit financier abstrait. Il se comprend en fonction de la nature des bruts, des spécifications des produits raffinés, des laycans, des Incoterms, des contrats Platt’s. Un banquier qui finance une lettre de crédit sur une cargaison de gasoil 10 ppm livrable à Limbé doit comprendre ce que veut dire « 10 ppm de soufre », ce que veut dire « DAP Limbé », ce que veut dire « moyenne des cinq cotations Platt’s autour du NOR ». Sinon il ne fait pas son métier, il signedes papiers. Au fond, la séparation entre les deux univers est un héritage culturel. Dans la pratique réelle, ils sont indissociables et c’est précisément cette indissociabilité que le livre s’efforce de restituer. L’ouvrage aborde des sujets d’actualité comme la crise d’Ormuz ou encore les questions de couverture des risques.
Quels sont aujourd’hui les principaux défis auxquels fait face le secteur pétrolier mondial ?
Cinq défis structurants, à mon sens.Le premier est géopolitique. Le détroit d’Ormuz reste le point le plus vulnérable du système pétrolier mondial. Une fermeture totale, même temporaire, ajouterait trente dollars le baril en quelques jours. La crise iranienne, les tensions au Yémen, les drones houthis sur les pétroliers en mer Rouge tout cela compose un environnement où le risque de rupture d’approvisionnement n’est plus théorique. Et ce risque se cumule désormais avec celui duconflit en Ukraine, qui a fragmenté le marché du brut russe en deux univers parallèles.Le deuxième est réglementaire, autour de la transition énergétique. Les acteurs du secteur sont aujourd’hui pris dans un étau: ils doivent simultanément continuer à produire pour répondre à une demande qui continue de croître dans les pays émergents, et amorcer leur transformation vers les énergies bas-carbone. Ce double impératif crée des choix d’investissement extraordinairement délicats. Une raffinerie construite aujourd’hui doit fonctionner trente ans. Quel sera le marché du diesel en 2055?Le troisième défi est financier. Le secteur consomme structurellement des montants colossaux de capital. Or les contraintes prudentielles imposées aux banques, les exigences ESG des investisseurs, et le retrait progressif de plusieurs grandes banques européennes du financement pétrolier hors corridors investment grade BNP Paribas l’a annoncé en 2024 contractent l’offre de financement traditionnel. Cela ouvre la porte aux acteurs chinois, du Golfe, et africains, mais cela complique aussi la vie des opérateurs occidentaux et émergents. Le quatrième défi est technologique, autour de la convergence avec le numérique et l’intelligence artificielle. Les modèles d’optimisation logistique, de pricing en temps réel, de détection de la fraude documentaire, de gestion du risque de crédit tout cela se transforme en profondeur. Les acteurs qui ne montent pas en compétence sur ces outils prennent un retard structurel.Le cinquième défi est réputationnel et de gouvernance. Les vagues de procédures pénales contre les grands traders Glencore, Vitol, Trafigura, Gunvor depuis 2019 ont changé l’environnement. La compliance n’est plus un coût administratif, c’est une condition d’accès au marché. Les acteurs qui n’investissent pas massivement dans leur dispositif KYC, AML et anti-corruption se retrouvent progressivement privés de lignes bancaires et de mandats publics. C’est, paradoxalement, une opportunité pour les nouveaux entrants notamment africains qui peuvent bâtir leur réputation sur des standards élevés dès leur fondation. On entend souvent parler des règles prudentielles de Bâle qui encadrent l’activité des banques.
En quoi ces règles influencent elles concrètement le financement des grands projets pétroliers et des échanges commerciaux internationaux ?
« C’est un sujet technique mais essentiel. Les accords de Bâle Bâle II, Bâle III, et la finalisation dite « Bâle IV » qui s’applique progressivement depuis 2023-2025 déterminent combien de fonds propres une banque doit immobiliser pour chaque dollar prêté. Cette immobilisation dépend de plusieurs facteurs : la qualité de crédit de l’emprunteur, la durée du prêt, le collatéral éventuel, et la pondération réglementaire associée au type d’opération. Or les financements pétroliers ont la particularité d’avoir des montants énormes, des durées variables, et des contreparties souvent localisées dans des juridictions à risque. Une lettre de crédit court terme gagée sur une cargaison physique consomme relativement peu de fonds propres bancaires quelques pour cent parce que le collatéral réduit la pondération risque. À l’inverse, un préfinancement de cinq ans à un État africain peut consommer dix à quinze pour cent de fonds propres bancaires sur la durée, ce qui rend l’opération beaucoup plus coûteuse en capital.La conséquence pratique est qu’à mesure que Bâle III et IV durcissent les exigences en fonds propres, les banques deviennent plus sélectives. Elles concentrent leurs financements sur les grands traders solides qui consomment peu de capital pondéré et désertent progressivement les opérations sur les acteurs plus petits, ou sur les géographies à risque.C’est exactement ce que documente Public Eye dans ses analyses : la concentration du financement bancaire mondial entre cinq géants du négoce qui captent 95 % des facilités syndiquées.Pour les opérateurs africains et pour les nouvelles maisons de négoce, cette évolution est à double tranchant. Elle complique l’accès aux banques européennes traditionnelles. Mais elle crée aussi un espace pour de nouveaux acteurs banques chinoises, banques du Golfe, banques africaines comme MCB, Standard Bank, Ecobank, AfrAsia qui appliquent leurs propres grilles de risque et qui se positionnent précisément sur les segments désertés par les Européens. C’est l’une des recompositions structurantes de la décennie qui s’ouvre. Le deuxième effet majeur de Bâle concerne les méga-projets de raffinage ou d’infrastructure.
Pour boucler le financement d’une raffinerie hydrocracker de six milliards de dollars comme le projet de Kribi étudié dans le livre il faut désormais un montage multi-bailleurs sophistiqué, qui combine equity stratégique, dette commerciale syndiquée, dette multilatérale concessionnelle, et garanties ECA (Sinosure, KEXIM, SACE). Aucune banque, aucun groupe de banques européen ne peut plus porter seul un tel risque sur son bilan. Cette complexité de montage est devenue un métier en soi.
Vous consacrez également une partie du livre à l’Afrique. Selon vous, quelles opportunités le continent africain doit-il saisir dans l’évolution actuelle des marchés énergétiques ?
L’Afrique se trouve dans une configuration historique singulière. Elle abrite 18 % de lapopulation mondiale, elle produit moins de 4 % de l’énergie mondiale, elle consomme moins de 6 %. Ses émissions cumulées historiques de CO₂ représentent moins de 3 % du total mondial. Et pourtant, c’est elle qui subira le plus violemment les conséquences du dérèglement climatique. C’est l’asymétrie morale fondamentale du débat énergétique mondial. Dans cette configuration, je vois quatre opportunités majeures pour le continent.La première est de construire son propre récit énergétique, qui ne soit pas une copie en retard du récit européen. L’Europe veut sortir du fossile parce qu’elle l’a abondamment exploité. L’Afrique n’a pas encore les infrastructures de base. Lui demander de sauter directement à l’énergie zéro-carbone alors qu’elle manque encore d’électricité fiable pour 600 millions de personnes est non seulement injuste, mais contre-productif. Le bon récit africain est celui d’une transition pragmatique qui mobilise toutes les ressources disponibles gaz, solaire, hydraulique, éolien, et pétrole quand il est rentable avec une logique d’industrialisation et de souveraineté.La deuxième opportunité est d’intégrer la chaîne de valeur, et notamment l’aval. Pendant trop longtemps, l’Afrique a exporté du brut et importé du raffiné. Cette anomalie économique est aussi une anomalie politique: elle prive le continent de la part de valeur ajoutée la plus rentable et la plus créatrice d’emplois qualifiés. Le projet Dangote au Nigeria, le projet hydrocracker à Kribi, la modernisation de la SAR à Dakar, les ambitions de la SIR à Abidjan tout cela compose un mouvement structurant. À l’horizon 2035, l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale peuvent passer d’importateurs nets à exportateurs régionaux de produits raffinés. C’est un changement de paradigme. La troisième opportunité est de développer une finance pétrolière africaine. Aujourd’hui, le trade finance qui irrigue le négoce africain est essentiellement géré depuis Genève, Londres, Singapour, et de plus en plus Dubaï. Les banques africaines MCB Maurice, Standard Bank, Ecobank, BDEAC, AfDB captent une part marginale de cette rente. Or il n’y a aucune raison structurelle pour qu’il en soit ainsi. Les expertises se forment, les bilans se renforcent, les régulateurs progressent. Maurice se positionne désormais comme un hub d’arbitrage. La décennie 2025-2035 verra émerger, j’en suis convaincu, deux ou trois grandes maisons de négoce panafricaines de stature mondiale, adossées à des banques africaines capables de structurer des opérations à plusieurs milliards. La quatrième opportunité, peut-être la plus importante, est de former une génération. Les écoles d’ingénieurs et de management africaines l’École Polytechnique de Yaoundé, l’EMI à Rabat, l’ISSEA, les écoles ivoiriennes, sénégalaises, ghanéennes forment des étudiants d’un niveau croissant. Les diasporas africaines présentes dans les majors, dans les grandes maisons de négoce et dans les banques internationales représentent un vivier exceptionnel. Si nous parvenons à attirer cette diaspora vers les projets africains, à connecter les écoles aux opérateurs, à construire des trajectoires de carrière compétitives sur le continent, nous aurons gagné la bataille décisive. Les infrastructures se construisent en cinq à dix ans ; les hommes et les femmes qui les feront fonctionner se forment sur vingt à trente ans. C’est pour contribuer à cette formation que j’ai écrit ce livre. Et c’est pour cette génération que je l’ai écrit. Si quelques jeunes Africains, à l’ISSEA, à l’EMI, à Polytechnique Yaoundé, à la Sorbonne ou à Houston, y trouvent un déclic, un outil, ou simplement une conviction renouvelée que leur continent peut prendre toute sa place dans ce secteur, alors ce livre aura atteint son but.
